Publié le 26 avril 2026

Une action contre le label «bien-être animal» M-Check de Migros, dans les rues de Fribourg en 2021.
Cette définition du welfare washing abordée par sa notion clé de «bien-être animal» constitue le premier article de notre dossier dédié à ce vaste dispositif de désinformation central au spécisme.
La notion de «bien-être animal» et le discours qui l’accompagne sont aujourd’hui omniprésents. Dans les discours institutionnels et politiques, les publicités ou les labels, la condition animale est de plus en plus abordée à travers cette notion. Cette centralité n’a rien de neutre. Elle participe à un cadrage spécifique du débat: au lieu de remettre en question l’exploitation animale elle-même, elle déplace le débat vers les conditions dans lesquelles cette exploitation serait considérée plus acceptable, servant ainsi les intérêts du système spéciste.
Malgré son usage fréquent, la notion de «bien-être animal» ne renvoie pas à une définition claire et universelle. Une définition souvent mobilisée est celle du Farm Animal Welfare Council (1992) et de l’Organisation mondiale de la santé animale. Cette dernière liste cinq libertés censées constituer les conditions du «bien-être animal» (World Organisation for Animal Health, 2026), à savoir:
Ces «libertés» prétendent former un cadre soucieux des intérêts des animaux. Mais elles n’interrogent pas un élément contradictoire central: l’idée selon laquelle le «bien-être» d’un individu sentient serait compatible avec son exploitation, sa détention et sa mise à mort.
Cette notion est si ancrée qu’elle se retrouve même dans de nombreux dispositifs juridiques. En Suisse, par exemple, la législation est présentée comme l’une des plus strictes au monde en matière de protection animale. Le concept de «bien-être animal» est intégré en 2005 dans la loi fédérale sur la protection des animaux. La loi stipule que les personnes s’occupant d’animaux doivent «veiller à leur bien-être dans la mesure où le but de leur utilisation le permet» (Confédération suisse, 2005).
Cette disposition révèle que le «bien-être» n’est pas considéré comme un impératif absolu, mais comme une norme relative, ajustée aux intérêts liés à l’exploitation des animaux.
Ainsi, le «bien-être animal» n’est pas une remise en question de la domination exercée sur les animaux mais plutôt une façon de l’encadrer et de la rendre moralement plus acceptable.
C’est dans cette perspective que l’on peut analyser le «bien-être animal» comme un dispositif de pouvoir qui dissimule la contrainte, l’enfermement et l’abattage sous des masques positifs (Ducourant, 2023). Les choix lexicaux, les lois et les directives techniques participent à légitimer l’exploitation elle-même en neutralisant les critiques qui lui sont adressées.
Si la contradiction au cœur de la notion de «bien-être animal» passe inaperçue, c’est aussi parce que de nombreux acteurs ont intérêt à entretenir ce cadrage. Les acteurs de l’industrie de l’exploitation animale s’en saisissent pour détourner l’attention de sa violence structurelle. C’est précisément dans ce déplacement – de la critique de l’exploitation vers la gestion de ses modalités – que s’inscrit la stratégie appelée welfare washing.
Le welfare washing désigne les stratégies de désinformation visant à soigner l’image du secteur de l’exploitation animale en invisibilisant sa violence structurelle. Cela permet ainsi de nous laisser croire qu’il serait véritablement soucieux de la condition animale. Cette tactique permet au secteur de cadrer le débat à son avantage en intégrant les critiques qui lui sont adressées de façon à en neutraliser la portée.
Concrètement, le welfare washing consiste à saturer le débat sur la condition animale de déclarations creuses et floues sur un prétendu «bien-être animal». Il vise à focaliser l’attention sur les conditions de vie tout en occultant ainsi la mise à mort des animaux. Les stratégies de welfare washing permettent de faire croire que l’industrie se préoccupe sérieusement des conditions de vie des animaux. Elle est présentée comme l’acteur légitime à prendre en charge les questions relatives à la condition animale, dépossédant ainsi la société civile du sujet. Nous pouvons citer en exemple l’organe de médiation de Proviande (le lobby de la viande suisse) en faveur du «bien-être des animaux» (Proviande, 2026). Il est possible de contacter Proviande pour signaler des infractions relatives à la loi sur la protection des animaux. Cela leur permet d’outrepasser les autorités concernées (par exemple le vétérinaire cantonal) pour gérer cela en interne, en ne changeant rien aux conditions de vie des animaux.
Le welfare washing repose ainsi sur l’utilisation délibérée de discours, de représentations, de lois, de pratiques économiques et politiques, de dispositifs techniques, de labels privés, de communications publicitaires ou de cautions scientifiques qui concourent à produire un récit rassurant. Mêlant déclarations trompeuses et affirmations opaques, il fabrique et entretient l’ignorance sur les pratiques réelles de l’exploitation animale, tout en façonnant les seuils de tolérance sociale face à sa violence. Un système fondé sur l’enfermement, la mutilation, la mise à mort et l’appropriation des corps des animaux se trouve alors légitimé et stabilisé: le welfare washing préserve en définitive les structures de domination et les rapports de force existants sous couvert d’une caution morale de façade.
Le welfare washing est particulièrement présent dans les publicités, mais pas seulement. On le retrouve sous des formes très différentes telles que dans des mesures politiques visant le «bien-être animal» mais n'ayant aucun effet réel sur ce que vivent les animaux, dans des communications publiques ou encore dans l'éducation ou des productions et institutions culturelles.
La ferme pédagogique de Paris, située près du centre-ville, invite les enfants à participer à des ateliers pour découvrir la vie des animaux à la ferme (Ville de Paris, 2024). Elle présente une version romantisée de l’élevage, à l’opposé des conditions de vie réelles des animaux, élevés pour la plupart dans des systèmes intensifs. La ferme pédagogique conditionne alors les enfants à considérer que des conditions idéalisées suffisent à légitimer l'exploitation, sans en questionner les fondements, et contribue à normaliser dès le plus jeune âge une relation de domination sur les animaux.

Swissmilk, le lobby du lait suisse, produit et diffuse massivement des publicités (Ebinger, 2022) qui véhiculent une image mensongère des conditions de vie des animaux exploités par et pour l'industrie laitière. Les vaches sont représentées comme libres et heureuses tandis que la violence des pratiques qu'elles subissent est occultée.

«En direct de la porcherie» est une opération de communication de Suisseporcs, le représentant des intérêts des éleveurs·euse·s de cochons suisses (Suisseporcs, 2026). Cette webcam donne sur l'enclos d'une truie que l’on peut observer en continu. Suisseporcs simule la transparence mais choisit soigneusement ce qu'il décide de montrer ou non.

La désignation d'un référent «bien-être animal» dans tous les élevages français a été rendue obligatoire en 2022 (Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, 2021). Il s'agit d'une mesure creuse qui vise à rassurer et semble être dépourvue d'objectifs concrets. Il est notable que le choix d'illustration pour cette décision est une photo de chiens et de chats plutôt que par une photo d’animaux exploités dans un élevage intensif.

L'OSAV (office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires) en Suisse se félicite, dans une vidéo, d'une nouvelle réglementation sur la détention des truies qui doivent désormais être enfermées dans des enclos plus spacieux (OSAV, 2024). Cette vidéo est une opération de communication qui montre des truies sur de la paille et des porcelets qui courent dans l'herbe, ce qui est sans rapport avec la mesure citée.

Le welfare washing est un élément particulièrement utile au système spéciste puisqu’il participe à normaliser l'exploitation des animaux et à décrédibiliser toute critique de l'élevage et, plus largement, de l'exploitation animale. Cette stratégie est si répandue que l'imaginaire du bien-être animal est partout: dans les discours politiques, publicitaires et médiatiques, et surtout dans le langage courant.
Pris au sens littéral, le bien-être animal pourrait pourtant désigner une notion riche qui prendrait réellement au sérieux les besoins des animaux pour une vie bonne. Une telle conception impliquerait de reconnaître des droits négatifs à commencer par celui de ne pas être exploité, enfermé et tué, tout comme des droits positifs tels qu'avoir une alimentation non seulement adaptée mais potentiellement savoureuse, un accès aux activités qui leur permettent de s'épanouir, une possibilité de développer les liens sociaux qu’iels souhaitent.
Pourtant quand on évoque le bien-être animal, on entend tout sauf cette conception tournée vers un épanouissement réel et, dans les faits, cette notion désigne systématiquement des pratiques d'exploitation. Les mesures qui brandissent ce terme ne sont jamais des mesures de réduction de l'élevage ni des mesures qui n'impliquent pas d'élevage.
En faisant croire que le «bien-être animal» est au centre des préoccupations des personnes prenant part au système spéciste, il aide à maintenir le statu quo et à empêcher toute avancée réelle pour les animaux, à savoir une réorganisation profonde de la production agricole de façon à abolir l'élevage.
Présentée comme une évidence par ses acteur·ice·s, l'exploitation animale ne va pourtant pas de soi, en témoigne la dissonance cognitive résultant de sa finalité. Le welfare washing sert précisément à apaiser cette tension en invisibilisant sa violence structurelle.
Confédération suisse. (2005, 16 décembre). Loi fédérale sur la protection des animaux (LPA) (RS 455). art. 4, al. 1, let. b. Fedlex.
Ducourant, S. (2023). Bien-être en cage: normes juridiques, disciplines scientifiques et système technique [Thèse de doctorat, Université Paris sciences et lettres].
Ebinger, R. (2022, 27 mars). Comment Lovely est devenue une icône de pub. 24 Heures.
Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire. (2021, 29 décembre). Protection animale: un référent bien-être animal dans tous les élevages dès 2022.
Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). (2024, 9 octobre). Comment a-t-on amélioré les conditions de mise bas chez les porcs? [Vidéo]. Youtube.
XXXX à mettre juste Organisation mondiale de la santé animale (OIE)
Proviande. (2026). Organe de médiation bien-être des animaux.
Suisseporcs. (2026). En direct de la porcherie.
Ville de Paris. (2024). La ferme de Paris.
World Organisation for Animal Health. (2026). Animal Welfare.