Industrie laitière suisse

Une violence structurelle envers les animaux

Publié le 11 avril 2026

  • Par Chloé Bayon, pour l'Observatoire du spécisme
  • Illustrations Fanny Vaucher
Après avoir dressé un état des lieux de l’industrie laitière suisse puis analysé les acteurs qui en tirent profit, nous nous intéressons maintenant à celles et ceux qui sont au cœur de cette exploitation: les vaches, les veaux et les taureaux. Ces animaux sont les premières victimes de cette industrie tournée vers le profit et la productivité, qui ignore les intérêts et les besoins de ces individus sentients.
Il s’agit du troisième article de notre dossier en cours d'élaboration sur l’industrie laitière suisse. Cet article est publié à l’occasion de la «Journée du Lait Suisse» organisée par le lobby du lait Swissmilk, afin de révéler la violence passée sous silence par les acteurs de l’industrie laitière.
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Deux petits veaux enfermés dans des igloos quelques jours après leur naissance, dans une ferme d'exploitation laitière. Photo: Jo-Anne McArthur / Animal Equality / We Animals

Comment obtient-on du lait?

Dans cet article, nous nous concentrons sur la production de lait de vache et sur ses répercussions sur les bovins. Il est toutefois important de rappeler que les brebis et les chèvres subissent elles aussi la violence de l’industrie laitière. Si nous avons choisi de nous intéresser ici à l’industrie du lait de vache, c’est parce qu’elle représente de loin la principale production laitière en Suisse et concerne donc le plus grand nombre d’individus exploités.

Comme tous les mammifères, une vache ne produit du lait qu’après avoir donné naissance. Pour produire du lait, il faut donc d’abord qu’elle soit enceinte. En Suisse, l’insémination artificielle est devenue la norme dans l’élevage laitier: 90% des vaches exploitées pour leur lait sont fécondées de force de cette manière (FiBL, 2021). La production de lait repose donc sur la reproduction forcée des vaches, qui sont contraintes d'enchaîner les cycles de fécondation jusqu’à ce qu’elles ne soient plus jugées assez productives et donc rentables.

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Cette réalité, largement occultée par la communication de la filière, mérite d’être rappelée: produire du lait implique de faire naître des veaux, et très souvent d’utiliser de la semence de taureaux pour les inséminations artificielles. Autrement dit, la violence de l’industrie laitière ne concerne pas seulement les vaches, mais aussi les veaux et les taureaux.

Les vaches: une exploitation ininterrompue jusqu’à l'abattoir

En 2024, la Suisse comptait 527 397 vaches «laitières» — ou plutôt 527 397 vaches exploitées pour leur lait (OFAG, 2024). Le terme même de vache laitière est spéciste: il réduit un individu à une fonction productive et occulte le fait qu’il s’agit d’un individu sensible, doté de besoins et d’intérêts propres.

Comme évoqué plus haut, les vaches exploitées pour leur lait sont aujourd’hui très majoritairement fécondées par insémination artificielle. Dans le cas de l’insémination d’une vache, celle-ci est placée dans une cage de contention empêchant tout mouvement de résistance. D’une main, le ou la technicien·ne insère l’instrument d’insémination aussi profond que possible dans le vagin. L’autre bras est inséré dans le rectum, de manière à pouvoir guider l’instrument au travers des parois vers le col de l’utérus pour y déposer la semence (Swissgenetics, 2026). Les vaches sont ainsi privées de toute maîtrise sur leur propre corps et leur reproduction.

Dans le but d’optimiser leur rentabilité, les génisses subissent une première insémination autour de 15 mois, afin d’obtenir un premier vêlage entre 22 et 26 mois (Swissgenetics, 2026). Après neuf mois de gestation vient la naissance du veau (le vêlage), qui est directement retiré à sa mère afin que l'on puisse lui prendre son lait. Quand la lactation diminue, une nouvelle insémination relance le cycle et donne lieu à une nouvelle naissance. Les vaches, inséminées de force, doivent enfanter de manière répétée pour garantir une production de lait ininterrompue. Elles accouchent une fois par an pendant 4 à 8 ans. Alors qu’elles pourraient vivre 15 à 20 ans, les vaches sont abattues lorsque leur production laitière commence à baisser avec l’âge et qu’elles ne sont plus considérées comme étant assez rentables.

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Pour produire du lait, les vaches sont ainsi soumises à des pratiques répétées et invasives qui ignorent leurs besoins biologiques et émotionnels. Exploitées d’abord pour leur capacité reproductive puis pour leur lait, elles finissent exploitées pour leur chair lors de leur mise à mort à l’abattoir.

Les veaux: privés de leur mère et de l’accès à son lait

Les veaux font partie intégrante du système de production laitière: ils en sont la condition. Sans naissance, pas de lait. Pourtant ce lait maternel ne leur est pas destiné, il est destiné à une consommation humaine. Après les premières heures de vie, durant lesquelles ils reçoivent du colostrum indispensable à leur immunité, les veaux sont ensuite nourris artificiellement par les humain·e·s, avec du lait entier, du lait de remplacement en poudre, ou un mélange des deux.

Très rapidement après leur naissance, les veaux sont séparés de leur mère. Dans les exploitations laitières suisses classiques, cette séparation intervient juste après la naissance. S’il s’agit d’un veau mâle, il sera engraissé avant d’être envoyé à l’abattoir. Les veaux mâles sont détenus environ huit semaines dans des petits igloos en plastique blanc souvent visibles devant les exploitations. L’espace y est volontairement réduit pour que la viande de veau ne soit pas musculeuse. S’il s’agit d’une femelle, elle connaîtra le même sort que sa mère.

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Cette séparation n’est pas anodine. Les premières heures et les premiers jours après la naissance correspondent précisément au moment où se forme et se renforce le lien entre la mère et son petit. Après la naissance, la vache lèche intensément son veau et celui-ci tète très rapidement; un lien d’attachement s’établit dans les premières heures. Après quelques jours, la mère et le veau se reconnaissent par la voix et par l’odeur (Buchli, 2023).

La littérature scientifique va dans le même sens: la séparation précoce va à l’encontre du comportement maternel normal des bovins, et les cris observés chez la mère et le veau après la séparation témoignent d’une profonde détresse (Marchant, 2002).

Cette séparation, parce qu’elle est intégrée au fonctionnement de l’industrie laitière, doit être considérée comme une violence structurelle.

Taureaux «reproducteurs»: exploités pour leur sperme

Bien que cet aspect de la reproduction artificielle soit encore largement méconnu, les taureaux d’insémination ou taureaux dits «reproducteurs» en sont pourtant un rouage essentiel. Exploités pour leur sperme dans des élevages spécialisés, par exemple à Mülligen (AG) et Langnau (BE), les taureaux sont tirés par leur anneau nasal en salle de monte deux fois par semaine. Afin de stimuler l’éjaculation, on les fait chevaucher plusieurs fois un mannequin ou un taureau dit «boute-en-train», c’est-à-dire un mâle castré servant d’objet sexuel. L’éjaculat est alors récolté au moyen d’un vagin artificiel, et l’opération est souvent répétée une seconde fois. Réduits à de simples «fournisseurs de semence», ils passent leur courte vie enfermés dans des boxes individuels et ne sortent jamais de ces usines à reproduction (Ragekit, 2025) (Observatoire du spécisme, 2025).

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En 2022, Swissgenetics, la plus grande entreprise suisse spécialisée dans l'insémination artificielle des bovins ainsi que la production de semence et d’embryons, a vendu 1’330’000 doses de sperme. On estime à moins de mille le nombre de taureaux d’insémination exploités en Suisse (413 en 2022 pour Swissgenetics) alors que Swissgenetics mentionne plus de 680 000 inséminations artificielles par an (Swissgenetics, 2026). La diversité génétique qui en résulte est dès lors nécessairement très basse, mais rien n’est laissé au hasard: en fonction de leurs objectifs de production, les éleveurs·euse·s choisissent la semence sur la base d’un catalogue détaillant les caractéristiques génétiques de chaque taureau. Pour les exploitations choisissant de ne pas recourir à l’insémination artificielle et n’exploitant pas de taureaux dans leur troupeau, des entreprises comme Vianco proposent des taureaux en leasing pour s’accoupler avec les vaches.

L’industrie laitière repose donc aussi sur l’exploitation des taureaux. Leur rôle est moins visible, mais central: ils sont sélectionnés pour leurs caractéristiques génétiques, puis exploités pour la collecte et la commercialisation de leur sperme.

Redonner un visage à celles que l’industrie efface

Une des stratégies marketing de l’industrie laitière et de son lobby Swissmilk est de nier l’individualité des vaches. Or, les bovins sont des animaux sociaux dotés de capacités cognitives et émotionnelles complexes. Des travaux scientifiques montrent qu’ils et elles apprennent, mémorisent, reconnaissent des congénères et présentent des différences comportementales entre individus (Proudfoot, 2025).

Un article scientifique récent a ainsi documenté, chez une vache nommée Veronika, un usage flexible d’un outil pour se gratter (Osuna-Mascaró, 2026). Elle utilise par exemple un balai pour se gratter le dos et le ventre, en adaptant l’outil et en utilisant le manche ou les poils, selon la partie du corps qu’elle cherche à atteindre. Veronika est une vache brune, âgée de 13 ans et vivant dans un sanctuaire en Autriche, qui n’a jamais été destinée à être exploitée. Elle a développé ces capacités toute seule dès l’âge de trois ans.

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Le fait que cet article soit récent et qu’il étonne les scientifiques nous montre à quel point on a tardé à s’intéresser à ces animaux et à leurs capacités. «C'est absurde de ne jamais s'être intéressé à des animaux qui sont si nombreux autour de nous» cite une des chercheuses ayant participé à cette étude (RTS, 2026).

Les vaches qui vivent dans des exploitations laitières peuvent difficilement exprimer tout leur potentiel car elles manquent de stimulation dans leur vie quotidienne et leur espérance de vie est réduite.

La résistance des vaches

Les vaches sont des individus sentients qui manifestent des préférences, des attachements et des comportements de protection. Lorsque les conditions leur en laissent la possibilité, elles ne se comportent pas comme de simples «machines à lait», mais comme des mères qui cherchent à préserver le lien avec leur petit ou des individus qui ne veulent pas être exploités. Les travaux sur le comportement maternel des bovins montrent d’ailleurs que les vaches développent des conduites de soin, de proximité et parfois de défense de leur veau (Nevard, 2022).

Certains témoignages issus de sanctuaires donnent à voir, de manière concrète, ce que cette volonté de protection peut signifier. Edgar’s Mission raconte par exemple l’histoire de Clarabelle, une vache rescapée de l’industrie laitière dont plusieurs veaux lui avaient été arrachés durant son exploitation (Edgar’s mission, 2023). Elle a été sauvée de l’industrie laitière par le sanctuaire alors qu’elle allait être abattue pour baisse de productivité. Arrivée gestante au sanctuaire, elle a mis bas plus tôt que prévu et a caché sa fille Valentine dans les hautes herbes du paddock, la gardant ainsi à l’abri.

Il existe également des vidéos montrant des vaches qui attaquent des éleveurs pour défendre leur petit. Il arrive aussi que des bovins tentent d’échapper aux dispositifs qui les conduisent à leur mise à mort. Régulièrement, des cas de vaches ou de génisses qui s’enfuient avant l’abattage sont médiatisés. En mars 2025, par exemple, une génisse s’est échappée d’un abattoir à Delémont avant d’être finalement abattue par la police (20 minutes, 2025).

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Ces épisodes frappent les esprits parce qu’ils rendent visible ce que l’industrie cherche d’ordinaire à occulter: les animaux ne traversent pas passivement toutes les étapes qui les mènent à leur exploitation ou à leur mort. Ils peuvent adopter des comportements de résistances en cherchant à protéger, à éviter ou à fuir.

Conclusions

L’industrie laitière suisse se présente comme un univers de tradition, d’herbages et de proximité avec les animaux. Mais du point de vue des principales et principaux intéressé·e·s, elle repose sur une tout autre réalité: reproduction forcée et répétée, séparation précoce, sélection génétique, exploitation intensive des corps et mise à mort dès que la rentabilité baisse.

Ironiquement, la seule vache que l’industrie individualise réellement est Lovely, la mascotte publicitaire de Swissmilk. Une vache fictive, éternellement souriante, qui ne vieillit pas, ne perd jamais son petit et n’est jamais envoyée à l’abattoir. C’est aussi la seule qui a une plus grande espérance de vie que celle des vaches rescapées des exploitations laitières (Swissmilk, 2026).

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Références

Institut de recherche de l’agriculture biologique FiBL (2021). Parfaite santé et minimum de concentrés: les nouveaux taureaux en sélection laitière. FiBL.

Office fédéral de l’agriculture OFAG (2025). Rapport agricole 2025.

Swissgenetics (2026). Inséminer les génisses.

Swissgenetics (2026). Portrait en chiffres.

Buchli, C. (2023). Élevage mère-veau dans la production laitière: une nouvelle approche pour le bien de la vache et du veau. Bulletin Société des Vétérinaires Suisses SVS.

Marchant, J. N. et al. (2002). Responses of dairy cows and calves to each other’s vocalisations after early separation. Applied Animal Behavious Science.

Ragekit (2025). La Suisse exporte ça dans le monde entier (et c’est pas du lait).

Observatoire du spécisme (2025). Technicien·ne en insémination artificielle. Observatoire du spécisme.

Proudfoot, K.L. et al. (2025). Cognition of dairy cattle: Implications for animal welfare and dairy science. JDS Communications.

Osuna-Mascaró, A. J. & Auersperg, A. M.I. (2026). Flexible use of a multi-purpose tool by a cow. Current Biology.

RTS (2026). Veronika, la vache autrichienne qui utilise un balai pour se gratter. RTS.

Nevard, R. P. et al. (2022). Maternal Behavior in Beef Cattle: The Physiology, Assessment and Future Directions—A Review. Veterinary Sciences.

Edgar’s Mission (2023). Clarabelle & Valentine.

20 minutes (2025). Une vache s'échappe, blesse deux personnes et est abattue. 20 minutes.

Swissmilk (2026). L'histoire de Lovely.


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